J’ai très froid. Des frissons violents parcourent mes muscles. Mes pupilles se dilatent. Je n’ai plus la force de me lever de mon lit d’herbe. J’ai vingt ans. Je vais mourir.
A vrai dire, je m’y attendais. Je me sentais faiblir de jour en jour, et l’ombre funeste de la mort me suivait depuis quelques temps. Vingt ans, c’est très vieux pour un chat. Cette fois, mon heure est venue. Mais pour de bon, cette fois-ci. Parce que les autres fois, les six autres fois où je suis mort, je savais que ce n’était pas définitif. Il n’y a que la première fois, peut-être, où j’ai vraiment cru y passer réellement : je n’étais qu’ un chaton, je ne savais pas encore que nous autre sommes dotés de sept vies. Je m’en souviens comme si c’était hier…
J’ai un mois et demi. Je me bats avec ma horde de frères et sœurs pour obtenir un une tétée de lait maternel. Le liquide réconfortant et chaud coule dans mon gosier affamé. Ma mère me lèche le dos tendrement, et je laisse échapper un ronronnement de contentement.
Mes journées se passent oisivement, à jouer avec mes frères et sœurs, ou avec les humains chez lesquels nous vivons.
Un beau jour, les deux grandes mains chaudes du père m’attrapent. Je me mets à ronronner, croyant à un câlin, mais les deux mains me fourrent dans un carton. Elles y fourrent aussi quasiment tous mes frères et sœurs. Je miaule, inquiet d’être séparé de ma mère. Les autres miaulent à l’unisson. Le carton est rudement soulevé, ballotté quelques instants, j’ai juste le temps d’apercevoir pour la première fois un bout de ciel, puis le carton est posé. On entend un grondement sourd — maintenant, je sais qu’il s’agissait du bruit d’un moteur de voiture — et on est un peu secoués. Affolés, nous miaulons de plus belle. Puis, le carton est de nouveau soulevé, et renversé sur le côté, dans l’herbe. Nous sortons, terrifiés. Un vent froid souffle. J’entends le bruit de la voiture qui s’éloigne. J’appelle maman. Nous l’appelons tous, avec désespoir. Mais nous comprenons qu’elle ne viendra pas. Elle est trop loin. On ne sent nulle part son odeur rassurante. Nous nous serrons les uns contre les autres.
Les jours suivants, nous explorons un peu les alentours. Cela ne ressemble pas du tout à l’endroit chaud et douillet où nous sommes nés. Il y a de l’herbe, des arbres. Il fait froid la nuit. Il y a plein d’odeurs d’animaux que nous n’avions jamais rencontrés. C’est assez excitant. Mais la faim nous tord le ventre. Un chaton même pas sevré, ça n’est pas capable de survivre seul en forêt. Petit à petit, je m’affaiblis ; le faim est une compagne douloureuse qui ne me quitte plus. Je sens constamment sa brûlure dans mon ventre. Mes explorations sont de plus en courtes. Puis je n’ai même plus la force de me lever. Je recommence à appeler maman ; je ne peux m’empêcher d’espérer qu’elle va apparaître et que ce cauchemar va se terminer.
Mais bien entendu, elle n’apparut pas. Autour de moi, mes frères et sœurs faiblirent aussi. Un matin, je ne me réveillai pas. Ce fut ma première mort.
Lorsque j’ouvre les yeux, je n’en reviens pas d’être de nouveau en vie . Je suis dans des mains humaines. Je pousse un miaulement de terreur au souvenir de ce que j’ai subi la dernière fois que des mains m’ont tenu ainsi. Je ne suis plus en forêt mais dans un lieu qui rappelle vaguement à l’endroit où j’étais né. Quelque chose ressemblant à une mamelle s’enfonce dans ma bouche et je tète ardemment. Cela a presque le goût du lait de ma mère !
J’avais été recueilli par des humains. Au début, je restai très méfiant à leur égard ; je me souvenais trop de ma première mésaventure. Mais, petit à petit, je sentis que je pouvais faire confiance à ces humains-là. Je ne sus malheureusement jamais ce qu’étaient devenus mes frères et sœurs.
Je grandis donc dans ce cocon doré, passant le plus clair de mon temps à jouer. Je devins de plus en plus téméraire, retrouvant mon goût de l’exploration. C’est ainsi que j’ai bêtement gâché ma deuxième vie : un beau jour, j’ai voulu attraper une guêpe qui passait devant la fenêtre ouverte, et je suis tombé du premier étage. J’ai perdu une vie à l’atterrissage. Les humains accoururent, mais ils me trouvèrent en pleine forme. Je venais de commencer une nouvelle vie, et je n’étais donc pas blessé. Ils attribuèrent cela à notre capacité de retomber sur nos pattes.
J’ai perdu ma troisième vie presque aussi sottement, encore tout jeunot, à l’âge de un an. Je me souviens parfaitement de cette souris qui avançait d’un pas chancelant, sans chercher à fuir… Un vrai cadeau pour un chat à qui sa mère n’a pas eu le temps d’apprendre à chasser.
Je renverse la souris d’un coup de patte. Elle se relève péniblement et se met à claudiquer dans ma direction. Je la renverse à nouveau. C’est très amusant de tenir entre ses pattes cette bêtasse de souris qui ne tente rien pour se sauver ! Je joue encore un peu avec elle. Puis, quand j’en ai assez, je la croque. Je lui trouve un drôle de goût. Par mes sept vies! Comment ne me suis-je pas douté qu’une souris au comportement aussi étrange ne devait pas être bonne à manger ? Peu de temps après, je suis saisi de spasmes épouvantables. Je vomis péniblement. Je me sens terriblement mal, une douleur atroce emplit tout mon corps. Je suis agité d’un tremblement convulsif. Mes muscles se tétanisent. Et c’est ainsi que je suis mort pour la troisième fois.
Quand je reprend connaissance, je suis dans un endroit inconnu qui sent l’éther et les médicaments. Il y a aussi une quantité considérable d’odeurs d’autres chats , et, chose inquiétante, de chiens. Des mains inconnues me triturent. Je suis encore trop faible pour me défendre. Une voix humaine que je ne connais pas parle ; par contre, je connais la voix qui répond ! C’est celle de la mère de la famille d’humains chez lesquels je vis. Je n’avais pas reconnu son odeur parmi toutes celles qui m’entourent…Elle me prend, me place délicatement dans un panier et me ramène en voiture jusque chez nous.
Les humains me dorlotèrent jusqu’à ce que j’eus repris des forces. Cette mort-là me guérit de mes imprudences. Pendant six ans, je vécus une vie heureuse et paisible auprès de ma famille d’humains.
Nous sommes au crépuscule, le ciel prend une teinte violacée. Un vent frais souffle et transporte des odeurs d’herbe coupée et de différents petits rongeurs. Mais ce n’est pas ce qui m’intéresse ce soir. Il y a une chatte en chaleur dans le voisinage. Je sens ses effluves épicés, et elle pousse des miaulements aguicheurs à faire se damner tout chat qui se respecte. Il faut absolument que je la rejoigne. Je traverse d’un pas souple et silencieux la route qui me sépare de ma promise. Brusquement, une lumière aveuglante me fige sur place, un crissement de pneus me déchire mes tympans et quelque chose me heurte violemment. Je suis mort sur le coup. Heureusement, je reprends conscience très vite et je m’ enfuis sans demander mon reste lorsqu’une ombre descend de la voiture.
Bon, il ne me reste que deux vies, il s’agit maintenant d’être prudent.
Et prudent, je l’ai été. Ma cinquième vie, je ne l’ai perdue qu’à quinze ans, et ce n’était en aucun cas de ma faute. Je commençais à me faire vieux. Je n’ai jamais bien compris ce qui m’est arrivé. Tout ce que je puis dire, c’est que je me suis senti très faible, les muscles et les articulations douloureuses… je ne mangeais presque plus rien, et le peu que l’on parvenait à me faire avaler, je le revomissais peu de temps après. Un matin, je suis mort pour la cinquième fois. Je me suis à nouveau retrouvé chez l’humain étrange entouré d’odeurs d’éther et d’animaux. Lorsque je fus de retour, les humains eurent un comportement bizarre. Ils me forçaient à avaler des choses ayant un goût affreux. Au début, j’essayais de me débattre ou de les recracher, mais je finis par me rendre compte que depuis qu’on m’obliger à avaler cela, je me sentais mieux. Je finis par reprendre des forces et je passai encore cinq années heureuses en compagnie de ma famille humaine.
Mais maintenant, je suis vieux, et cette mort est la dernière. Je ne regrette rien. J’ai bien profité de la vie, de toutes mes vies. J’ai eu finalement une existence heureuse, même si elle avait mal débuté.
Un nouveau frisson me fait hérisser les poils. Je ronronne un peu pour me rassurer. Tout va bien. Le moment est venu. Je le sens. Je ferme paisiblement les yeux. Tout est noir.