Lorsque Laetitia se réveilla, il était presque onze heures. Son mari, Alexandre, était déjà levé, il avait ouvert les volets. Sa place était encore tiède dans le lit. Laetitia s’étira avec délices. Il faisait un temps magnifique pour un mois de novembre… Elle décida de prendre une douche puis d’aller rejoindre Alex dans la cuisine où, elle le savait, un bon café et des croissants chauds l’attendaient. Alex avait des défauts, comme tous le monde, mais le petit déjeuner du dimanche matin, elle n’y renoncerait pour rien au monde !
Elle se dirigea à pas lents vers la salle de bains, ouvrit la porte et poussa un cri de surprise : au lieu de leur petite salle de bains, confortable mais ordinaire, se trouvait une immense baignoire de la taille d’une piscine, sur laquelle se penchaient des plantes exotiques. Une vapeur parfumée embaumait la salle. Une grande baie vitrée, donnant sur un jardin luxuriant, occupait tout le mur du fond. Mal éveillée et avide de plaisir, elle se déshabilla et glissa dans l’eau sans se poser de question.
L’eau était chaude, à une température idéale. Elle nagea quelques minutes, puis la porte s’ouvrit. C’est Alex, en robe de chambre. Il lui tend un kimono de soie et lui confie, d’un air mystérieux : « _Mets ça et suis-moi, j’ai quelque chose à te montrer. » Laetitia sortit de la piscine, se sécha avec l’une des serviettes blanches accrochées sur un radiateur et enfila le kimono. Alex lui sourit et s’éclipsa.
Elle ouvrit à son tour la porte, mais au lieu de se retrouver dans le couloir comme elle s’y attendait, elle se retrouva dans une chambre d’hôpital.
Une chemise de nuit en coton remplaçait son kimono de soie. Une très jeune infirmière, blonde, tenait un bébé dans ses bras. Elle tourna vers Laetitia un visage aimable : «_ Votre fille est magnifique, je vais l’emmener en pédiatrie. » Et elle quitta la salle.
Laetitia fit de même, mais lorsqu’elle arriva dans le couloir de l’hôpital, l’infirmière avait disparu. De nombreux médecins, en blouse blanche, passaient d’un pas pressé, silencieux, leurs yeux inexpressifs fixés sur quelque document. Curieusement, elle n’aperçut aucune malade.
Elle se sentait un peu ridicule, dans sa pauvre chemise de nuit, mais elle voulut interroger un médecin, lui demander n’importe quoi, espérant une explication quelconque, une réponse aux questions confuses qui se bousculaient sous son crâne. Elle arrêta un homme qui marchait en examinant une radio, mais n’osa rien lui demander d’autre que le chemin qui conduisait à la pédiatrie. Il grommela quelque chose et s’engouffra dans une salle. Elle voulut le suivre, mais quand elle ouvrit la porte, la pièce, bien que sans autre issue, était vide.
Là, elle commença vraiment à paniquer. Elle se mit à courir dans le couloir, entre ces deux murs immaculés, désespérément vides et blancs, sans aucun panneau indiquant la moindre direction. Elle cherchait éperdument une sortie.
Petit à petit, les murs devinrent gris, l’air se chargea d’humidité, le sol dallé fit place à un sol de béton recouvert d’une eau qui glaçait ses pieds nus…
L’éclairage devint mauvais, il n’y eu plus de portes, seulement ce long boyau sombre. Des militaires se substituèrent aux médecins. Personne ne faisait attention à elle, tous ignoraient ses questions. Elle continuait de courir, sans savoir vers où. Des brancardiers indifférents transportaient des soldats horriblement mutilés, dont les cris de souffrance étaient si déchirants qu’ils en perdaient toute humanité. Une alarme sonnait. Des hommes armés couraient en tous sens. L’un des brancardiers s’arrêta en la voyant.
Elle ne reconnut pas tout de suite le professeur de chimie qu’elle avait eu en troisième. Il fit d’un ton bienveillant : «_ C’est la porte du fond, mademoiselle Reclus. »
Elle ne remarqua même pas qu’il l’avait appelée par son nom de jeune fille. Elle se précipita vers la porte désignée. Quand elle l’eut franchie, elle n’était plus chez les militaires mais dans une salle de classe.
Elle portait un jeans, des baskets, un T-shirt jaune avec un nounours. Elle avait les cheveux tressés. Son institutrice de CE1 la toisait. « _Que fais-tu debout, Laetitia ? Retourne immédiatement à ta place ! » cria-t-elle d’une voix stridente que Laetitia ne lui avait jamais connue. Elle se retourna : la porte avait disparu. Elle alla s’asseoir à un bureau vacant.
«_Réponds à la question écrite au tableau. » Elle jeta un regard au tableau : il était couvert de hiéroglyphes.
« _Je ne sais pas, je n’arrive pas à lire… » avoua-t-elle d’une toute petite voix. Tous les enfants éclatèrent de rire. L’institutrice devint hystérique, se mit à l’insulter et à la traiter de bonne à rien. Puis, sa voix s’adoucit et elle demanda à Bertrand, qui avait toujours été un cancre, de venir corriger. Il se leva avec une docilité inhabituelle, et s’approcha d’un pas décidé, un sourire hautain aux lèvres.
L’institutrice vit qu’il ne restait plus de craies et envoya Laetitia en chercher dans l’arrière-salle. Celle-ci était dans un tel état de choc qu’elle se contenta de suivre l’ordre. Elle ouvrit la porte et entra…
A la place de l’arrière-salle se trouvait une maison qui tombait en ruine, sombre et froide. La pluie entrait par le toit, le vent sifflait, des morceaux de plâtre tombaient du plafond. Derrière elle, la porte avait cessé d’exister. Au mur, un panneau indiquait par une flèche la sortie. Elle s’élança le long du couloir, s’arrêta dès que celui-ci croisa un autre couloir. Là, un autre panneau lui indiqua la direction à suivre. Pendant des heures, elle courut à perdre haleine, suivant les panneaux, se perdant, retrouvant son chemin, trébuchant à plusieurs reprises.
Elle finit par se heurter à un mur. En haut de celui-ci se trouvait le panneau « EXIT ». Mais pas de porte.
Elle se laissa tomber sur le sol poussiéreux et fondit en larmes. Elle sentit une main sur son épaule. « _Allons, calme-toi. »Cette voix lui était familière : c’était son amie Sophie.
Elle releva la tête ; elle était toute vêtue de noir, elle était assise face à la tombe de son père. Elle ramassa un bouquet de fleurs qui était à ses pieds et l’y déposa.
Un mécanisme se déclencha, la pierre tombale glissa sur le côté, dévoilant un escalier. Sophie, enthousiaste, descendit précipitamment. « _Viens, tu as trouvé l’entrée de la pyramide ! » Laetitia la suivit comme une somnambule.
Sophie avait sorti une lampe torche de son sac à main et éclairait les hiéroglyphes qui tapissaient les murs. Elle lut : «_La Malédiction de Pharaon pèsera sur qui franchira la ligne sacrée qui protège sa dernière demeure. » Laetitia lui demanda où elle avait appris à déchiffrer les hiéroglyphes. Sophie se mis dans une colère noire
« _Non mais pour qui tu me prends ? ! C’est pas parce que tu a fais plus d’études que moi que je suis complètement analphabète ! »
Il y avait sur le sol un ligne blanche. Dans son agitation, Sophie mit le pied dessus.
Le sol se mit à trembler, des pierres se détachèrent du plafond. Laetitia en reçut une sur la tête et tout fut noir.
Quand elle ouvrit les yeux, elle avait la gorge sèche. Tout son corps était endolori. Mais elle était à nouveau dans son agréable petite chambre. Alex, à ses côtés, la regardait avec inquiétude : «_ ça va ? Il est six heures du matin. Ça fait cinq bonnes minutes que tu cries et te débats, et pourtant je n’ai pas réussi à te réveiller… »
Laetitia poussa un soupir de soulagement : «_ Si tu savais…J’ai fait un horrible cauchemar… »
Il la prit dans ses bras et lui dit d’une voix apaisante :
« _Je sais, je sais. C’est tout ce stress, avec ta sœur qui a eu un si difficile accouchement. L’hôpital a appelé, cette nuit. Elle va bien. Ne t’inquiète pas. Au fait, il y a une lettre pour toi. Je vais te préparer un café, ça te remontera. »
Il se leva et sortit. Elle saisit la lettre et l’ouvrit. Elle eut un brusque vertige : elle était couverte de hiéroglyphes… Elle attrapa un magazine au pied de son lit : lui aussi était écrit en hiéroglyphes. Elle se mit à déranger toute sa chambre, à ouvrir tous les livres : pas un seul qui n’était pas empli de hiéroglyphes. Lentement, elle se dirigea vers la porte…